littlefunnyworld

lundi, octobre 03, 2005

De la couleur avant toute chose



Mmm... Le XXIème siècle sera coloré ou ne sera pas, c'est dit. Non en fait aujourd'hui j'ai trouvé un poème de Lorca qui se décline sur le ton de la couleur et du vert plus précisémént... Et j'en ai profité pour mettre un tableau de mon peintre préféré: Rothko. Et oui je sais la toile n'est pas verte -difficile d'en trouver une verte dans son oeuvre-, mais toute sa vie cette adepte des monochromes est resté fasciné par la couleur. (il y a bien un rapport avec le poème, si, si.) Tant et si bien que son oeuvre n'est quasiment qu'une longue succession de toiles abstraites et colorées, à vous emprisonner l'oeil par la violence des dégradés. Quant au poème de Lorca, il est tiré du Romancero gitan et il évoqe l'éternel duente, figure emblématique de la douleur chez les gitans. Le sujet du poème? La mort éclairée par la lune, et pis l'amour aussi, l'amour qui soupire accoudé à la balustrade, dans une ambiance toute de vert métal... J'espère que vous aimerez!

***
Vert c'est toi que j'aime vert,
vert du vent et ert des branches,
le cheval dans la montagne
et la barque sur la mer.
L'ombre à la taille, elle rêve,
penchée à sa balustrade,
vert visage, cheveux verts,
prunelles de froid métal,
vert c'est toi que j'aime vert,
et sous la lune gitane
tous les objets la regardent,
elle qui ne peut les voir.
*******
Vert c'est toi que j'aime vert.
Un essaim d'astre de givre
escorte le poisson d'ombre
qui ouvre la voie de l'aube.
Le figuier griffe le vent
avec sa râpe de branches.
Le mont, comme un chant sauvage,
hérisse tous ses agaves.
Mais qui viendra? Et par où?
Penchée à sa balustrade,
vert visage, cheveux verts,
la mer est son rêve amer.
********
Ami, veux-tu me donner
ta maison pour mon cheval,
ton miroir pour mon harnais,
ton manteau pour mon poignard?
Je reviens ensanglanté
depuis les cols de Cabra.
Mon garçon, si je pouvais,
j'accepterais ton marché.
Mais je ne suis plus moi-même,
ma maison n'est plus la mienne.
Ami je voudrais mourir
dans un lit, tranquillement,
sur un bon sommier d'acier,
entre des draps de Hollande.
Vois-tu cette plaie qui s'ouvre
de ma poitrine à ma gorge?
Je vois trois cent roses brunes
fleurir ta chemise blanche.
La laine de ta ceinture
a pris l'odeur de ton sang.
Mais je ne suis plus moi-même,
ma maison n'est plus la mienne.
Laissez moi monter au moins
vers ces hautes balustrades,
aux balustres de la lune
d'où l'eau retombe en cascade.
*
Les deux compagnons s'élèvent
vers les hautes balustrades.
Laissant des traces de sang.
laissant des traces de larmes.
Quelques lanternes d'étain
tremblotaient sur les terrasses.
Mille tambourins de verre
blessaient le petit matin.
*
Vert c'est toi que j'aime vert,
vert du vent et vert des branches.
Les deux compagnons montaient.
Dans leur bouche le grand vent
laissait comme un goût de fiel,
de basilic et de menthe.
Ami, dis-moi, où est-elle,
ta fille, ta fille amère?
Que de fois elle attendit!
Que de fois elle espéra,
frais visage, cheveux noirs,
à la verte balustrade!
*
Au miroir de la citerne
se balançait la gitane,
vert visage, cheveux verts,
prunelles de froid métal.
Un mince glaçon de lune
la soutient à la surface.
la nuit se fit plus intime
comme une petite place.
Ivres des gardes civils
cognaient aux portes, là-bas...
Vert c'est toi que j'aime vert,
vert du vent et vert des branches,
le cheval dans la montagne
et la barque sur la mer.
Romance somnambule
Federico Garcia Lorca