littlefunnyworld

samedi, octobre 08, 2005

L' heure du conte


Cette semaine, j'ai emprunté un livre de contes assez sympa, je vous en fais donc profiter... C'est pas tout à fait dans le ton de Perrault et des frères Grimm... Pour vous en donner un avant goût ben je dirais qu'il n'y a point de fées et de clochettes, pas de vilaines sorcières (à ce propos pourquoi les sorcières sont-elles tjs représentées comme laides et méchantes?), et pas de prince stupide sur son cheval fougueux. Mais, mais, mais... On y trouve des gens un peu comme tout le monde, un peu comme vous et moi. Certes y en a quelques uns qui sont un peu perchés-voire carrément- mais j'adore! Il s'agit de Laisse-moi te raconter... les chemins de la vie de Jorge Bucay.






L'horloge arrêtée à sept heures
*
Sur l'un des murs de ma chambre est accrochée une belle et très vieille horloge qui ne marche pas. Ses aiguilles, arrêtées depuis bien longtemps, marquent imperturbablement la même heure: sept heures précises.
La plupart du temps, l'horloge n'est qu'une inutile décoration sur un mur blanc. Toutefois, il y a deux moments dans la journée, deux instants fugaces, où la vieille horloge, tel un phénix semble renaître de ses cendres.
Lorsque toutes les horloges de la ville, dans leur course folle, marquent sept heures, et que les coucous et les gongs des autres pendules répètent sept fois leur chant, la vieille horloge de ma chambre paraît reprendre vie. Deux fois par jour, matin et soir, l'horloge est en parfaite harmonie avec le reste de l'univers.
Si quelqu'un regardait l'horloge uniquement à ces moments-là, il dirait qu'elle marche parfaitement... Mais tout de suite après, alors que les autres horloges se taisent et que leurs aiguilles poursuivent leur ronde monotone, ma vieille horloge perd la cadence et reste fidèle à cette heure qui un jour a interrompu sa course.
Et moi j'aime cette horloge. Et plus je parle d'elle, plus je l'aime, car il me semble que je lui ressemble chaque jour davantage.
Je suis moi aussi arrêté dans un temps. Je me sens moi aussi cloué et immobile. Je suis moi aussi, en quelque sorte un ornement inutile sur un mur vide. Mais je profite également d'instants fugaces où, mystérieusement, vient mon heure.
Dans ces moments, j'ai l'impression de vivre. Tout est clair et le monde devient merveilleux. Je peux créer, rêver, voler, dire et sentir plus de choses au cours de ces instants que tout le reste du temps. Ces conjonctions harmoniques se produisent et se répètent à maintes reprises, telle une séquence inexorable.
La première fois que je l'ai ressenti, j'ai essayé de m'accrocher à cet instant, croyant que je pourrais le faire durer toujours. Mais il n'en fut rien. Comme à mon amie l'horloge, à moi aussi m'échappe le temps des autres.
...Passé ces moments, les horloges qui habitent les autres hommes continuent leur ronde, et je retourne à la mort statique de mon train-train, à mon travail, à mes conversations de café, à cette ennuyeuse déambulation que j'ai pris l'habitude d'appeler vie.
Mais je sais que la vie est autre chose.
Je sais que la vie, la vraie vie, est la somme de ces instants qui, bien que fugaces, nous permettent de percevoir notre syntonie avec l'univers.
Presque tout le monde-pauvre monde- croit vivre.
Il n'y a que des instants de plénitude; ceux qui ne le savent pas, et s'obstinent à vouloir vivre pour toujours, seront condamnés au monde de la grisaille et à la déambulation répétitive du quotidien.
C'est pourquoi je t'aime vieille horloge. Parceque nous sommes pareils, toi et moi.
*
Les Lentilles
*
Un jour, assis sur le pas de la porte d'une maison quelconque, Diogène était en train de manger un plat de lentilles.
Dans tout Athènes, il n'y avait pas de nourriture moins chère que les lentilles.
Autrement dit, cela revenait à connaître une situation d'extrême précarité.
Un ministre de l'empereur passa par là et lui dit:
"-Pauvre Diogène! Si tu apprenais à être plus soumis et à flatter un peu l'empereur, tu n'avalerais pas autant de lentilles."
Diogène cessa de manger, leva les yeux et, regardant intensément son riche interlocuteur, répondit:
"-Pauvre de toi, mon frère. Si tu apprenais à consommer un peu de lentilles, tu n'aurais pas besoin d'être soumis et de flatter autant l'empereur."