Nous autres, pithécanthropes du XXIème siècle

Bien le bonsoir amis bloggers! Cette semaine je vais vous présenter le roman de Roy Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père, qui est un fabuleux et drôlissime bouquin... L'histoire se passe il y a quelques millions d'années et narre les aventures d'une famille pierrafeux, version plus trash et plus comique. Parmi les personnages on retrouve l'oncle Vania, vieux chimpanzé réactionnaire, le père, Edouard, à l'affut des dernières découvertes, et les trois fils, grands benêts de la chasse et de l'évolution. Dans le passage qui suit, les quatre fils sont partis en chasse de nouvelles femelles pour perpétuer l'espèce. Après une vague ébauche stratégique, ils décident d'un commun désarroi de poursuivre les femelles qu'ils convoitent. Ernest se lance donc à la pousuite de Griselda, mais cette dernière ne se laisse pas faire...
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"Puis, quand elle fut trop éloignée pour appeller son père à la rescousse, je bondis. Je m'attendais à la faire grimper sur un arbre ou à la rattraper facilement. Mais quand j'atteignis l'endroit où je prévoyais la curée, elle n'y était pas: elle se trouvait au moins cent cinquante pas plus loin, et j'étais un peu essoufflé.
Bon, me dis-je. Elle l'emporte au sprint, je ne suis pas un léopard; mais en course de fond je l'aurai à l'usure.[...]
Elle me fit franchir plusieurs montagnes. Plus d'une fois je me demandai si vraiment elle valait toute cette peine. Si même j'avais besoin d'une compagne de toute manière. Et si, du fait de cette indifférence qu'en somme je découvrais en moi, je n'étais pas plutôt fait pour le célibat. Je ralentissais l'allure. Mais alors la donzelle jaillissait subitement d'un buisson à moins de vingt pas de moi, avec un hurlement de terreur misérable, et l'occasion de lui damer le pion d'un bon coup de gourdin semblait trop bonne pour ne pas reprendre la chasse, mais toujours par quelque ruse habile elle m'échappait de nouveau.
A la longue, je finis par en avoir marre de toute cette affaire. Je n'avais plus le moindre élan même quand la fille s'emmêlait dans des lianes quasiment à portée de ma main. Si Oswald se montrait capable d'attraper une de ces femelles, je lui dirais "champion". Moi je tirerai un trait sur ce damné tintouin de faire la cour et tout ce qui s'ensuit, et je rejoindrai les autres tout seul au rendez-vous.
Je venais de prendre cette sage décision quand je débouchai, transpirant, titubant, dans une clairière; et là, assise sur le tronc d'un chêne renversé, et peignant avec une arête de poisson sa longue tignasse fauve d'un geste désinvolte, Griselda me souriait.
-On dirait, cher, que je vous ai fait suer, s'inquiéta-t-elle d'un ton compatissant.
-Cette fois, vous ne m'échapperez pas, bredouillai-je abruti et je levai mon gourdin.
-Venez vous asseoir à côté de moi, dit-elle en tapotant le chêne à côté d'elle, et parlez moi de vous. Je meurs de tout savoir.
Que faire d'autre? De fatigue, d'ailleurs, les genoux me faisaient mal. Je m'assis et elle posa mon gourdin entre nous, tandis que d'une poignées de mousse je m'essuyais le front.
-Ouf ..., soupirai-je.
-Comment vous appelez-vous? dit-elle d'une voix encourageante
-Ernest.
-Joli nom. Moi c'est Griselda. C'est stupide mais j'ai des parents romanesques. L'êtes-vous aussi?
-Non.
-Que si, ou bien vous n'auriez pas couru si longtemps. J'ai fait tous mes efforts pour échapper, convenez-en, mais je n'ai simplement pas pu. Dix jours entiers que vous me poursuivez.
-Onze, dis-je. Presque douze.
-Vrai? Comme le temps passe vite quand on ne s'ennuie pas. Ca vous a plu aussi?
-Euh... oui, beaucoup, merci, bredouillai-je.
-Je savais bien qu'on s'entendrait, Ernest.
-Oh, vraiment?
Elle enlaça ses deux pieds de ses mains.
-Oui, j'ai tout de suite su que vous étiez... si peu commun, tellement... différent, dit-elle.
-Mais quand ça? demandai-je, intrigué malgré moi.
-Mais quand vous étiez là-haut tous les quatre, sur la falaise, à nous lorgner mes soeurs et moi. C'était très inconvenant, papa était furieux. Pas de manières, ces jeunes d'aujourd'hui, disait-il. Défense de vous parler avant qu'il l'ai fait de lui même.
-Ainsi vous nous aviez reniflés, dis-je lourdement. Et vous saviez pourquoi nous étions venus?
-Oh, ça se devinait, non? Nous étions toutes si excitées!
-Ah, excitées, vraiment? dis-je d'une voix brève.
-Nous recevons si peu, dans ce bled, soupira-t-elle. Père nous tenait à l'oeil et il ne voulait plus que nous sortions avant qu'il ne vous ait chassés et abattus. Heureusement qu'il se remet tout juste d'un gros accident, une collision de plein fouet avec un rhinocéros, ils ne regardaient pas la route. Père en a souffert dans son flair et il est devenu un peu astigmate, en plus.
-Et le rhinocéros?
-On l'a mangé. Nous avons persuadé papa qu'en le voyant vous aviez fui. Il est très fier de son aspect, mais c'est une crème pour qui le connaît bien. Ainsi nous avons pu partir pour la chasse comme d'habitude. Et puis vous m'avez trouvée, poursuivie sans aucune pitié, soupira-t-elle, et me voici dit-elle d'un ton soumis, en baissant les yeux.
-Griselda, dis-je, tirons la chose au clair. Ainsi quand je grondais comme un lion ou un hippopotame , vous saviez que c'était moi?
-Je reconnaîtrais votre voix n'importe où, Ernest.
-Vous n'aviez donc pas la moindre peur, et quand vous m'obligiez à traverser les marais, les fleuves pleins de crocodiles, les forêts et les montagnes comme un hybride d'autruche, de canard et de chèvre...
-Oh chéri quel flatteur vous êtes!
-...Vous n'aviez pas la moindre intention de me semer? dis-je plein de rage.
-Mais cher, protesta-t-elle, et ma pudeur? Et puis, je voulais tellement vous faire plaisir!
-A moi! tempêtai-je. Vous êtes une fille abominable! Vous m'avez honteusement fait cavaler! Je me demande ce que j'ai pu renifler en vous qui m'ait attaché à vos pas. Mais j'en ai fini avec vous, vous m'entendez? Vous me faites horreur!
Les grands yeux sombres de Griselda, pareils à ces étangs où guettent les crocodiles s'emplirent lentement de larmes.
-Je ...voulais... seulement être gentille...
Je me levai.
-Adieu, dis-je. Vous retrouverez votre chemin toute seule. Ne comptez plus sur moi pour vous capturer.
-Mais c'est fait! dit-elle en étendant la main comme une aveugle. Nous sommes un couple à présent.
-Rien de la sorte! protestai-je, interloqué par cette idée. Je ne vous ai pas capturée le moins du monde, vous êtes libre. Adieu, vous dis-je.
-Mais je serai déshonorée!dit-elle en larmes, Vous ne pouvez pas rompre votre promesse après m'avoir poursuivie tout ce temps! Si vous me quittez, j'en mourrai!
-Foutaise! lançai-je, mais j'étais curieusement remué, au-dedans. Adieu, et sans esprit de retour.
J'attendais qu'elle dît quelque chose, admît que je ne l'avais pas capturée et qu'elle allait rentrer chez elle. Mais elle ne faisait que sangloter.
Je m'en fus à grands pas rageurs vers la forêt.
J'oubliais complètement d'emporter mon gourdin.
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La suite tout le monde la connaît... Si le premier homme de l'humanité n'avait pas baissé les armes, si Ernest n'avait pas retrouvé Griselda... Pas de Roy Lewis pour raconter leur histoire aujourd'hui!

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