Voyage d'un paresseux

Oui, oui, oui, cette semaine je me laisse aller à la facilité, et même... à la paresse. Le livre que je vais vous présenter est au programme d'un de mes séminaires (j'ai pas eu à chercher bien loin), et fait l'apologie de l'art de ne rien faire autrement dit, l'art de se laisser vivre.
Le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre, raconte l'épopée d'un ptit gars qui calé dans son fauteuil, laisse aller sa pensée et par la même occasion, s'évade. Tout en suivant les méandres de sa pensée, l'auteur navigue à travers bon nombre d'anecdotes et souvenirs, et se laisse porter, au gré de son envie. Le passage ci-dessous n'est pas forcément un des plus drôles (il y a des passages ironiques et mordants tout au long du bouquin), mais c'est un de ceux qui m'ont le plus touchée. Le narrateur y raconte ses angoisses et sa tristesse face à le perte d'un de ses amis.
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"Heureux celui qui possède un ami!
J'en avais un : la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour mon coeur. -Nous nous soutenions mutuellement dans les moments pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et dans les circonstances malheureuses où nous sommes [les deux amis sont soldats au front], l'endroit où nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie : je l'ai vu en butte à tous les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.
[...]
Ah! je ne m'en consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon coeur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose.
Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la vie et la joie dans le séjour de la mort : - Et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaîment son chant infatiguable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les malheurs de l'Humanité sont comptés pour rien dans le grand tout. -La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe dans les airs...
Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon coeur. -Non celui qui inonde ainsi l'Orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui qui a ordonné à mon coeur de battre et à mon esprit de penser.
Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance. -Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe toute entière."

1 Comments:
Ben dis donc ...
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