littlefunnyworld

jeudi, mars 20, 2008

Amnésie

Ce soir là, Paule sortit ses poubelles à son habitude. Comme toujours, elle ferma la porte à double tour de son appartement vétuste où les heures sonnaient pour rappeler toute la vacuité du temps qui passe et ne s'écoule plus. Les cadres aux murs pleins de ces photos sépias et couleurs évoquaient les années 70 de ses petits enfants. Ces pièces sentaient le chat et la soupline fraîcheur alpine. Paule descendit donc, comme chaque soir ses trois étages, et comme chaque soir dit bonsoir au concierge de l'immeuble, monsieur Marc, un homme étrange qui ne parlait jamais. Elle caressa le dos de Gribouille le matou matois qui la fixait d'un oeil arrogant. C'était le minet de MMe Latapie, une sombre vieille qui ne lui rendait jamais son bonjour. Paule soupira d'aise. Le soleil incandescent se couchait sur les toits de la ville dans la douceur de cette soirée de Mai.
Lorsqu'elle remonta, elle sentit comme un sentiment d'étrangeté lui courir l'échine. Le frisson, la chair de poule. Elle arriva chez elle, sortit les clefs, mais se heurta à un mur. Elle n'arrivait pas à ouvrir. La clef refusait obstinément de rentrer dans la serrure. Elle sentit un premier noeud dans l'estomac. Cela recommençait. Elle était perdue. Où était-elle? Que faisait-elle ici?
Elle déglutit difficilement. Un homme ouvrit brusquement la porte de SON appartement.
"On peut savoir ce que vous fabriquez derrière MA porte?"
Ce "ma" sonna et résonna dans sa boîte crânienne.
Considérant l'air hébété de la vieille il ajouta, radouci:
"Vous cherchez quelqu'un dans l'immeuble peut-être?"
Paule fit un signe de dénagation. "Je Cherche mon appartement". Ses yeux brillèrent un peu plus intensément. Une larme, puis une autre. Elle était perdue.
"Comment vous appelez-vous?"
Le vide. Elle ne pouvait plus parler. Son menton se mit à trembler bientôt suivi de tout son corps.
Ce n'était pas la première fois.
"Je prends des médicaments, vous savez."
Il la fit assoir sur un canapé.
Il lui donna à boire, appela la police pour qu'on retrouve son identité.
Paule avait peur que cette fois-ci la mémoire ne revienne plus.
La police arriva. Sans papiers, impossible de retrouver son identité. Il allait falloir l'amener dans un centre pour sans abris, ou attendre qu'un de ses proches ne vienne la chercher au commissariat cela pouvait prendre des jours. Dans cette solitude éperdue Paule pleurait secouant des épaules, secouant ses mains déformées par l'âge et l'arthrose.
Tout d'un coup un éclair. "Rue des Lilas, j'habite rue des Lilas, je le sais parce que le lilas est ma fleur préférée et que nous en avons planté un avec mon mari pour nos 20 ans de mariage, un mauve grand et fleuri." Paule sourit. Jean la protégeait bien après sa mort.
"Mais vous êtes rue des Lilas." Paule sourit. Cette fois-ci elle ne s'était pas trop éloignée. "Très bien j'habite au 31 de la rue des Lilas, au troisième étage" dit-elle rassérénée.
Le policier et le jeune homme se regardèrent.
"Vous y êtes et c'est le troisème étage" ajouta le jeune homme un peu peiné.
"Mais c'est impossible...."
"Il y avait bien un Lilas dans la cour mais il a crevé l'hiver dernier".
Elle eut un frisson, cette fois-ci c'était différent. Ce n'était pas elle qui ne souvenait pas. C'était le monde qui se dérobait. Elle savait qu'elle était descendue sortir les poubelles, qu'il faisait beau ce mois de Mai. "Quel jour sommes-nous?"
"Le 19 Novembre ".
A présent elle savait. Elle ne rêvait pas. Elle n'avait pas oublié.