littlefunnyworld

vendredi, août 08, 2008

No compromise

Assis sur son lit, Jean-Yves contemple les gratte-ciels de Dubaï. Du 42ème étage le soleil semble se coucher et disparaître entre ces grandes tours à l'occidentale. Le regard perdu dans le vide suit le firmament jusqu'à son dernier souffle. Le mois prochain, il fêtera ses cinquante-quatre ans. Le mois prochain il sera au chômage. Licencié. Il va accepter ses lourdes indemnités et se retirer gentiment de son poste de manager dans l'industrie du pétrôle. Son poste? Récupéré par un jeune quadra aux dents longues.
Lui-même il y a plus de dix ans.
Il y a un peu plus de dix ans, c'était lui qui était de l'autre côté de la barrière, lui qui prenait le poste et s'embarquait dans ce marché capricieux, ce poste ingrat où vous devez jongler entre les pressions qui viennent d'en haut et les impératifs du terrain. Il en a vu défiler des hommes, de la main d'oeuvre. Des Philippins, des Slaves, de l'humain bon marché. Rentable, toujours et toujours plus. Travailler mieux, travailler plus. Il s'en souvient: de suite tout s'était emballé, son travail, le rythme imposé par les quatre/quatre, les cinq/cinq. Cinq semaines chez toi peinard, cinq semaines au turbin et au diable les décalages horaires, les décalages de la tête. Pas de temps d'adaptation on repart direct. Si ça te plaît pas y en a vingt qui attendent ton poste.
Très vite, les supérieurs satisfaits, les primes importantes et puis les années qui se suivent et se ressemblent toutes. Vite gagner un peu plus, toujours plus. Et puis le temps qui file et défile en un claquement de doigt. A peine le temps de dépenser ce que tu gagnes. A peine le temps de voir grandir les enfants.
Et aujourd'hui il était là, planté sur ce lit comme un oiseau perdu, un migrateur qui ne retrouverait plus le chemin du retour. C'est là au creux de son abdomen, ce sentiment trouble de vide, de vacuité. Ce gouffre abyssal qui l'entraîne plus bas, plus loin dans le désespoir. Inapte, inutile à la société. Il se sent rejeté maintenant qu'il ne peut plus leur servir. Il est l'homme kleenex. Bon pour la casse. Payé et acheté grassement par l'industrie du pétrôle, utile et utilisé pour finalement être jeté. Tétanisé sur son lit, cet homme de l'instant se sent partir. Le souffle de la climatisation vient lui lécher la joue. Le souffle du désespoir qui l'embrasse et l'étreint.